Faut-il taxer les superprofits ?
A l'occasion de la hausse récente du cours du pétrole et du gaz naturel, l'idée de taxer les superprofits des entreprises du secteur de l'énergie a émergé dans le débat médiatique et politique.
A l'heure où ces lignes sont écrites, il est clair que l'idée d'une taxe spéciale à destination des énergéticiens est en train de faire son chemin à l'Assemblée Nationale.
Que faut-il en penser ? Est-elle légitime ?
Je pense que non, pour la simple raison qu'il me parait impossible de définir ce qu'est un super profit.
Réalisant régulièrement des business plans pour mes clients, la discussion du niveau de marge cible de l'entreprise est incontournable. Il s'agit de vérifier que la marge (d'EBITDA, d'EBIT, nette) présentée par le BP en année 4 ou 5 est cohérente avec les niveaux de marge atteints par les meilleurs élèves du secteur.
L'étude des meilleurs élèves fait apparaitre clairement que tous les business n'ont pas les mêmes niveaux de marge.
Si nous prenons l'exemple de Total (une des entreprises visées par la possible taxe des superprofits), la rentabilité nette (en % du chiffre d'affaires) s'établit à :
- 8% en 2021
- Négative en 2020
- 5.7% en 2019
Première observation, nous sommes, dans l'absolu, loin de niveaux astronomiques. Deuxième observation, d'autres entreprises françaises sont nettement plus rentables.
Si nous prenons l'exemple d'Hermès, nous obtenons les chiffres suivantes :
- 27% en 2021
- 22% en 2020
Si Total réalise des superprofits, que faut-il en conclure alors pour Hermès ? Faut-il créer une tranche d'IS supplémentaire au-delà de 5 ou 10% de marge nette ?
Il est facile de prétendre qu'une entreprise réalise des superprofits simplement en mentionnant son bénéfice en milliards d'euros (16 mds pour Total en 2021), mais cela n'a pas de sens : il faut ramener ce profit à la taille de l'entreprise (et Total est une très grande entreprise de toute évidence, ayant nettement plus de clients qu'Hermès).
On m'opposera que Total bénéficie actuellement d'un contexte particulièrement favorable, dont l'entreprise n'est pas à l'origine.
C'est vrai effectivement, mais c'est le quotidien d'une entreprise d'être impactée par des événements exogènes impactant positivement ou négativement son activité. S'il faut taxer spécifiquement toutes les entreprises qui bénéficient d'un contexte favorable...
Quid de la boulangerie qui bénéficie de l'ouverture d'un collège ou d'un lycée à proximité ? Son bénéfice va sans doute monter. Est-ce alors un superprofit ?
Quid des sites e-commerce qui bénéficient des fermetures imposées aux magasins en 2020 et 2021 ?
Quid des particuliers propriétaires dont l'immobilier monte après l'ouverture d'une station de métro à proximité ?
La liste est infinie...
Enfin, il faut reconnaitre le caractère ubuesque de la situation. L'Etat, de son propre fait, réduit l'offre d'énergie en France en complexifiant nos importations, et se plaint d'une hausse du prix de l'énergie.
C'est pourtant une des premières règles d'économie enseignées aux élèves de seconde : si l'offre diminue mais la demande reste constante, le prix qui équilibre les deux doit monter.
En conclusion, cette mesure me parait être la dernière illustration que, pour beaucoup d'hommes politiques et journalistes, la simple possibilité du profit est illégitime. Ce qui est évidemment un non-sens vu l'organisation actuelle de notre système économique capitaliste.
Alexis Joulié